Les dérives sécuritaires de l’école

mardi 6 novembre 2007

Depuis la fin des années 70, parallèlement à l’attaque continue contre les conquêtes sociales, au développement de la précarité et de la pauvreté et donc au rejet d’une proportion de plus en plus grande de la population dans ce qu’on nomme pudiquement des « difficultés sociales », l’Etat a pris directement en main la fabrication et la médiatisation du « sentiment d’insécurité ». Ce sentiment est aujourd’hui assez communément identifié à l’insécurité elle-même pour servir de prétexte à légiférer et à déployer tout un arsenal sécuritaire.

Depuis plusieurs années, l’insécurité en particulier l’insécurité à l’école fait les choux gras des médias et des politiques. C’est un thème d’autant plus porteur qu’il inquiète les parents et fait vibrer une large partie de l’électorat. Il permet d’entretenir la stigmatisation des populations les plus pauvres, de faire croire que les remèdes sont toujours plus de contrôle et de répression et d’occulter la véritable insécurité, celle sociale et politique dont sont responsables le système capitaliste et les politiques qui le servent. Pour le pouvoir, le traitement sécuritaire des problèmes au sein de l’école permet d’évacuer les véritables problèmes de fond et est évidemment préférable à une remise en cause fondamentale du système éducatif et de la société.

Depuis les attentats de New York le 11 septembre 2001 et en France depuis la campagne de l’élection présidentielle de 2002, le sentiment d’insécurité sert de prétexte à une législation de plus en plus dure dans tous les domaines sociaux, et l’école n’échappe pas à la règle. Comment se traduisent ces bouleversements dans le champ de l’Education nationale ?

Les nouvelles technologies.

Il n’y a jamais d’argent pour le pédagogique mais il est toujours facile d’en trouver pour caporaliser l’école au nom du tout sécuritaire. Le contrôle répressif a été accentué par le recours qu’offrent les nouvelles technologies : inflation de cartes magnétiques, utilisation de la biométrie (pour accéder à la cantine, que de plus en plus de parents ne peuvent même plus payer), installation de caméras de surveillance, de portails électriques à l’entrée des établissements. Autant de gadgets dont la véritable efficacité consiste à limiter la liberté de circulation des élèves et des personnels, à rapprocher les établissements scolaires du modèle pénitentiaire ; et surtout à permettre aux sociétés privées de matériel de surveillance d’effectuer des bénéfices spectaculaires, venant ainsi renforcer en Europe le marché de la sécurité.

La présence des uniformes dans les collèges.

Dans la même logique, tous les établissements du secondaire, suite au protocole d’accord signé en octobre 2004 entre ministères de l’éducation et de l’intérieur, se verront affecter d’office un correspondant de la gendarmerie ou de la Police nationale. De plus en plus souvent, des chefs d’établissement font appel aux policiers, non seulement en cas d’incidents mais également préventivement : on parle de « coopération ». Cette convention est destinée à « poser les bases d’une relation complémentaire et constructive » : policier référent et chef d’établissement devront « échanger des informations », « élaborer un diagnostic sécurité de l’établissement » et « transmettre les signalements relatifs aux faits de violence ». Les principes des Contrats locaux de sécurité (CLS) sont les mêmes que ceux de la circulaire du 2 octobre 1998 et font passer le travail éducatif à l’arrière-plan. On vise à intervenir très rapidement, avec l’idée que la moindre petite incartade et la moindre « incivilité » doivent trouver une réponse. Rien ne doit échapper.

Une transformation du rôle des enseignants

Au nom de la protection de l’enfance, on incite les enseignants à signaler le cas de tel ou tel enfant qui serait susceptible d’être en danger. Mais on limite le rôle des enseignants à « signaler », signaler à l’Inspecteur pédagogique ou au chef d’établissement qui transmet à l’assistance sociale ou au procureur, selon la gravité des faits. Dans l’éducation nationale si la tendance est au « décloisonnement de l’information entre partenaires », elle se limite pour les enseignants à faire remonter les informations qu’ils glaneraient sur les élèves vers la hiérarchie. Alors qu’elle devrait être au centre du travail d’une équipe pédagogique digne de se nom, la concertation n’a jamais été valorisée dans l’Education nationale (par le fait par exemple qu’elle ne figure pas dans les emplois du temps des profs et qu’elle est toujours basée sur le bénévolat). Les équipes enseignantes n’ont donc aucun contrôle sur ces remontées d’informations, on ne sait même pas si elles bénéficieront finalement aux élèves concernés.

« L’autorité restaurée ».

Le mythe réactionnaire de « l’autorité restaurée » semble être devenu une priorité du gouvernement. La loi prévoit des sanctions pour outrage à enseignant ; passible d’une amende de 7500 euros avant l’été 2002, elle a été majorée d’une peine de 6 mois de prison, ce qui place les enseignants aux côtés des corps répressifs que sont les policiers et les gendarmes… Quand aux élèves, ils seront assujettis à une note de discipline au collège (dite « note de vie scolaire », sanctionnant assiduité, discipline et civisme) et, revers de la médaille, seront jugés au « mérite », ce qui ne fera que renforcer la compétition qui règne déjà, produisant mécaniquement humiliation et exclusion : mentions, bourses pour les pauvres « méritants » (qui concerneront 3 fois plus d’élèves, soit 75 000). Quant à ménager des espaces de parole, d’écoute et de prises de décision collectives dans lesquels pourraient s’impliquer les élèves et qui feraient surtout que leur parole, leurs initiatives et leurs revendications soient prises réellement en compte, il n’en est jamais question.

Depuis quelques années, l’accent est mis sur la lutte contre l’absentéisme

, transformée en grande cause sécuritaire, puisqu’un jeune qui a abandonné l’école, ou que l’école a abandonné, est jugé par les autorités comme désocialisé et donc « à risque » « L’absentéisme, c’est la première étape vers la délinquance » (Sarkozy, 2002). Ce n’est pas aux difficultés sociales ou à l’inadaptation du système scolaire que l’absentéisme est imputé, mais aux seuls parents. Il s’agit donc de renforcer la pression sur eux. Au nom de « l’égalité des chances », le gouvernement a mis en place la confiscation possible des allocations familiales en cas de problème d’incivilité ou d’absentéisme des enfants. Des mesures pénales, dont des amendes de 750 euros sont prévues ainsi que des stages « de soutien à la parentalité » aux parents ainsi jugés irresponsables.

La logique des fichiers s’instaure petit à petit dans l’Education nationale.

L’Education nationale s’est donné, à partir de 1998, des outils qui prétendent recenser les cas de violence scolaire. Dans le 2nd degré, un logiciel, anciennement ABVI (Absentéisme et violence), devenu Signa (signalement), fonctionne à cet effet, alimenté par des chefs d’établissement qui font remonter à peu près tout et n’importe quoi. Les résultats rendus publics n’ont pour seules fonctions que de renforcer la paranoïa sécuritaire collective et de permettre aux responsables politiques de tirer des conclusions [1] : il faut bien que la nécessité d’une « pédagogie de l’autorité » prônée par les ministres successifs soit étayée par des « faits » [2] . Le principe de Signa veut que tout acte qualifiable pénalement soit répertorié. Ainsi peuvent l’être : les noms d’oiseaux échangés dans les cours de récréation (insultes publiques, diffamations), les bagarres (coups et blessures), les larcins (vols), les graffitis (atteintes aux biens), et pourquoi pas maintenant les regroupements dans les halls d’entrée... Le logiciel évolue aussi au gré des préoccupations médiatiques, et les caractères aggravants tels que les motivations racistes ou antisémites des actes recensés y ont fait dernièrement leur apparition. On comprend sans peine que, selon la stratégie d’un chef d’établissement qui cherche à obtenir une classification particulière (ZEP, zone sensible) ou bien des moyens supplémentaires en postes de surveillants, ou au contraire à laisser croire que, grâce à « sa » gestion, tout va bien dans « son » établissement, les stratégies de recensements des actes sont très disparates entre établissements comme entre académies.

Ces faits et chiffres fort peu fiables sont montés en épingle par les médias ; le moindre incident dans un collège ou un lycée fait l’objet d’un reportage. Le phénomène de la violence scolaire est ainsi stigmatisé, exagéré et surévalué [3]. Cette exagération fantasmatique de la violence à l’école et son approche par les faits divers sont sans doute médiatiquement et électoralement payantes ; de plus, elles accompagnent et permettent des dérives sécuritaires dans l’école et dans les quartiers les plus pauvres, et plus généralement la criminalisation des classes populaires.

Dans le 1er degré se met en place une base de données dite « Base élèves ». Il s’agit d’attribuer un numéro à tous les élèves scolarisés en France. Le but affiché est de facilité les démarches de comptage et d’inscription lors d’un changement d’établissement. Chacun de son coté (directeur de l’école, services municipaux) renseigne le fichier : état civil, parcours scolaire, suivi péda et psychologique, culture d’origine. 1) La question est de savoir quel est le niveau de confidentialité et d’anonymat de ce type de fichier et l’expérience à montré que n’importe qui pouvait s’introduire dans le fichier. 2) « Le plus grand fichier de l’immigration » selon l’IA   des Pyrénées Orientales, département pilote sur le fichier base élèves. L’existence de certaines rubriques ont mobilisé le corps enseignant : la nationalité qui pourrait être utilisées à des fins de recherche d’enfant sans papiers a été supprimée En septembre l’IA   du Haut Rhin a écrit dans toutes les écoles du département pour demande un recensement des élèves sans papier (« une grosse bourde » selon l’IA   lui-même) 3) Le rapport de la commission Bénisti prône notamment un « système de repérage et de suivi des difficultés et des troubles du comportement de l’enfant » dès la maternelle et définissait la langue maternelle comme un facteur possible de délinquance. Un an plus tard le rapport de l’Inserm intitulé « Le trouble des conduites chez l’enfant » préconise de « dépister les signes précurseurs de trouble des conduites et identifier les facteurs de risque familiaux ou environnementaux très précocement, voire dès la grossesse » : on est bien dans une logique de prédiction (et non de prévention qui laisse toute sa place à l’éducation) Le même rapport parlait de la levée du secret professionnel contre la « culture du secret » La loi Sarkozy du 7 mars 2005 a introduit la notion « d’informations partagées » entre les acteurs sociaux, éducatifs, médicaux, et de police/justice, avec à leur tête le maire Aujourd’hui, en ce qui concerne base élèves, les services municipaux n’ont accès qu’à l’état civil. Mais demain ? La loi de prévention de la délinquance modifie le Code de l’Education et prévoit que le mairie pourra avoir accès aux données scolaires dans le cadre de ses prérogatives. Et aujourd’hui elles sont larges

On a parlé récemment dans le débat sur la nouvelle loi sur l’immigration (la 4e en 5 ans) d’interdire d’accès au logement aux sans papiers. L’amendement a finalement été retiré mais dans la même veine, on sait que le gouvernement réfléchie à n’autoriser l’inscription à l’école qu’aux enfants en situation régulière, de la maternelle au lycéen, comme c’est déjà le cas à l’université.

La politique de la tolérance zéro : une violence institutionnelle de plus.

Le coup d’accélérateur libéral de l’actuel gouvernement s’est accompagné d’un durcissement idéologique, d’un retour à l’autoritarisme sous couvert de politique ultra-sécuritaire. Chirac, Sarkozy ont maintes fois appelé leur gouvernement à lutter contre la délinquance et les violences par une action énergique en choisissant l’école comme champ d’opération privilégié. Ils invoquent, à l’anglo-saxonne, la « tolérance zéro » à toute incivilité, à toute infraction, qu’autorités et médias regroupent sans discernement sous le terme de violences. Ainsi des écolier-es, pour tout manquement aux règles, sont stigmatisés comme des individus potentiellement violents, dangereux et délinquants. Et du coup l’organisation sociale (un million et demi d’enfants vivent en France en dessous du seuil de pauvreté) et l’institution scolaire ne sont ni questionnées ni mises en cause. L’école est de plus en plus rarement dénoncée comme institution de classe, machine à produire et reproduire des inégalités, à fabriquer et à légitimer des hiérarchies. Bien plus que par des actes violents, c’est par de l’agitation, des comportements « ascolaires » qu’une partie des jeunes, laissés pour compte de l’école, expriment leur mal-être dans l’institution. Les causes sont socio-économiques, politiques, culturelles et scolaires (ségrégation par l’habitat, le jeu des filières, les classes de niveau ; mauvaises notes sans remédiation ; relégation et exclusion ; avenir bouché,...). La répression à l’école est donc parfaitement contre-productive, ainsi que la systématisation actuelle du cycle déjà bien rôdé infraction/punition. Elle sanctionne l’expression d’un mal-être, éloignant d’autant sa prise en compte et sa résolution, laissant la souffrance en l’état, et, pire, l’aggravant. De plus, elle frappe essentiellement la fraction de la population qui est en butte aux difficultés sociales.

Tout est mis en place pour masquer une violence réelle à l’école.

Le discours dominant dénie injustices et violence sociale pour prôner la seule responsabilité individuelle. « Chacun est responsable de son malheur ou de son bonheur » renvoie à une politique sécuritaire qui impute toute la responsabilité à l’individu et à la famille. Le pouvoir dit vouloir en finir avec la « culture de l’excuse sociale et économique au comportement délinquant » (Darcos). La violence sociale n’est pas caractérisée comme une violence ; elle n’est donc pas visible et ses causes ne sont plus identifiées, rendant nulle et inconcevable toute tentative de modification. Dans un contexte de dépolitisation accélérée, les questions sociales et politiques sont renvoyées à des questions de moeurs, de coutumes, de comportements individuels, de complexité psychologique et humaine.

L’individu, nous dit le discours dominant, ne peut s’épanouir que dans l’apprentissage progressif de limites qui donnent au monde ses formes et à la liberté individuelle son assise. C’est ainsi que Darcos, définit le programme éducatif : « Nous devons à présent enseigner les limites dans un monde sans limites ». Comme dans l’univers totalitaire imaginé par G. Orwell dans 1984, « les limites », c’est la liberté ; et le « monde sans limites » est en réalité une société capitaliste et patriarcale sans éthique et fondée sur l’injustice. Quant à la loi du plus fort et du plus riche, elle est rebaptisée « responsabilité individuelle ». Les gouvernants rêvent d’un « nouveau pacte scolaire » où s’affirmerait « la valeur de la règle », c’est-à-dire qui prônerait l’intégration de leur ordre moral, de leurs normes et de leurs interdits de classe. Dans cette logique, des jeunes dont le comportement n’est pas conforme et que l’école n’arrive pas à formater sont stigmatisés et leurs familles criminalisées.

Le traitement sécuritaire des problèmes au sein de l’école permet ainsi d’évacuer les véritables problèmes, et présente la relégation sociale issue de l’échec scolaire comme relevant de la seule responsabilité individuelle, des élèves eux-mêmes, de leur famille, de leurs enseignants. Les références constantes aux incivilités, à la délinquance au sein de l’Ecole, et à la nécessité de leur répression, servent d’alibi à un renoncement politique en matière d’Education.

Olivier Cuzon


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