Immigration et économie : les idées valent mieux que les clichés

mercredi 16 mai 2012

Grâce au concours de l’Université de Lorraine, la revue Terra Eco a publié en Juin 2011 un travail de décryptage essentiel sur l’impact économique de l’immigration en France et dans les pays développés de l’OCDE   (Organisation de Coopération et de Développement Economique).
Près d’un an plus tard, le contexte politique en cours nous ramène à la nécessité de maîtriser les outils que sont la connaissance et l’analyse, tant l’ignorance et les clichés sur l’immigration se sont avérés politiquement rentables pour les droites françaises. La bataille des idées a été largement évacuée au profit d’une véritable bataille de clichés, au détriment de la richesse démocratique d’une campagne électorale, et pour aboutir au triomphe de l’extrême-droite au premier tour de la présidentielle le 22 avril dernier.
Sur cette question, la nécessité de reprendre la main s’impose pour préserver les valeurs démocratiques, et ce à court terme pour les formations républicaines, et à condition de se garder de toute démagogie. En une dizaine de points, la revue Terra Eco synthétise l’apport de nombreux organismes internationaux et de chercheurs à la connaissance du fait migratoire.

« Le nombre d’immigrés ne cesse de croître en France »

A l’unisson, Guéant-Sarkozy et le FN s’alarment de "flux incontrôlables". A contrario, les travaux de l’OCDE   démontrent l’inverse : la politique en France est très restrictive depuis longtemps, et les personnes nées étrangères à l’étranger (ce qui signifie immigrées) ne sont que 8 à 9% de la population française alors qu’elles sont 12% au Royaume-Uni, 13% en Allemagne et en Belgique, 14% en Espagne.

« Plus d’immigration, plus de chômage »

Dans son Rapport mondial sur le développement humain de 2009, l’ONU ne constate aucun effet d’éviction sur les autochtones en matière d’emploi. Les migrants peu qualifiés complètent assez largement la force de travail locale en Europe dans les secteurs d’activité dont celle-ci ne veut plus. Selon l’INSEE (« L’activité des immigrés en 2007 »), 63% des immigrés occupent un emploi d’ouvrier ou d’employé contre 51% pour le reste de la population active en France. Interrogé par Terra Eco, le MEDEF a avoué que chaque entreprise cherche d’abord à pourvoir ses postes par des nationaux, et ne les ouvre aux immigrés qu’en cas d’insuccès.
Il n’y a donc pas de concurrence entre français et étrangers, toute réduction de l’immigration légale ne ferait qu’accroître le manque de main-d’œuvre formée et alimenterait le travail clandestin. En outre, l’Observatoire National de la pauvreté et de l’exclusion sociale démontre ("Politiques sociales et familiales" en mars 2010) que de par leur affectation aux plus bas échelons de l’activité et leur précarité, les immigrés permettent aux nationaux de se maintenir dans une position beaucoup plus favorable, jouant un rôle d’amortisseur en période de crise de l’emploi.

« L’immigration est néfaste pour la croissance »

L’ONU, l’OCDE   et l’OFCE s’accordent à relever l’impact positif de l’immigration sur la croissance économique, et s’inquiètent de ce que les barrières excessives aux frontières donnent de l’ampleur aux difficultés actuelles. Aucune reprise économique ne sera possible sans de nouvelles entrées qui pallieront les pénuries de main-d’œuvre et de compétences, et le fléchissement de la consommation : pour l’OCDE  , la faiblesse des taux actuels d’immigration limite à 1,9% l’estimation de la hausse de la population en âge de travailler dans les pays riches pour les 10 prochaines années alors que celle-ci a augmenté de 8,6% entre 2000 et 2010.

« La France, terre d’asile »

Eu égard à son aura de berceau des droits de l’homme, notre pays n’est pas et de loin le plus généreux pour les demandeurs d’asiles. Si elle reçoit en Europe le plus grand nombre de demandes d’asile (51600 en 2010) elle n’a accordé le statut de réfugié qu’à 10415 personnes. En comparaison, l’Allemagne et l’Angleterre ont accordé leur protection respectivement dans 12055 et 12510 cas cette année-là.

« Nos prisons sont pleines d’immigrés »

Les statistiques les plus répandues ne sont guère fiables vu le caractère disparate des faits relevant de la « délinquance ». En France, la délinquance « administrative » (absence de papiers en règle ou de permis de travail, infractions à la législation sur les étrangers) vaut pour près de la moitié des crimes et délits pour lesquels des étrangers ont été mis en cause en 2010 selon l’Institut National des hautes études de la sécurité et de la justice. Si on l’écarte, la part des personnes écrouées en France de nationalité étrangère passe de 17,8% à 12,5%. En outre, le sociologue Laurent Muchielli démontre à quel point les statistiques sont biaisées par les procédures policières et de gendarmerie, et la banalisation de la discrimination au faciès  : le risque d’être contrôlé est beaucoup plus fort quand on a le teint basané ou la peau noire (Etude Open Society réalisée à Paris en 2009)

« L’intégration est en panne sèche »

A braquer les projecteurs sur certains faits divers (burqa, laïcité « menacée »…), on néglige toute prise en compte des processus vérifiés sur plusieurs générations d’immigrés. L’Observatoire sociologique du changement montre l’ampleur de l’adoption de la langue française, la progression des mariages mixtes, l’alignement des taux de fécondité sur les normes nationales, l’adhésion aux valeurs démocratiques. Les discours sur le caractère non assimilable des nouvelles vagues migratoires d’origine non européennes sont battus en brèche par les faits. Il n’en reste pas moins que l’intégration structurelle est mise à mal par les discriminations dans l’accès au logement, à l’emploi, qui font qu’à caractéristiques égales (âge, sexe, qualification, lieu de résidence), les enfants d’origine africaine ou maghrébine sont moins bien lotis que les français d’origine.

« Les immigrés aspirent les allocations »

D’après le rapport de 2010 « Migrations et protection sociale » fait par des chercheurs de l’Université de Lille et du CEPII (Centre d’Etudes Prospectives et d’Informations Internationales), l’impact de l’immigration est neutre sur les budgets sociaux et même positif sur un horizon de 50 ans. Ces chercheurs ont calculé à partir des chiffres du budget public de 2005 que la contribution nette de l’immigration au budget des administrations avait été de 3,9 milliards d’euros. Beaucoup d’incompréhension tient au fait que les immigrés sont sur-représentés dans certaines catégories de dépenses sociales compte tenu de leurs caractéristiques sociales et démographiques (plus jeunes, moins qualifiés, plus d’enfants, ils apparaissent davantage au registre de l’aide au logement, des allocations chômage ou du RSA). En revanche, ils sont très peu concernés par les dépenses de santé et les retraites qui, elles, équivalent aux trois quart des dépenses sociales, compte tenu de leurs difficultés d’intégration sur le marché du travail.

« L’immigration tire les salaires vers le bas »

Ce thème est brandi par le FN avec à l’appui des enquêtes empiriques de chercheurs états-uniens. Il n’en est rien en France, Gérard Cornilleau (économiste à l’OFCE (observatoire Français de la Conjoncture Economique) rappelle que l’existence d’un salaire minimum empêche ces pressions à la baisse de s’exercer sur les rémunérations à moyen et long terme. Les rigidités salariales invalident cette équation.

On pourrait poursuivre assez loin la liste des mises au point salutaires, il reste cependant à saisir la valeur de toutes ces mises en relations qui n’ont qu’un aboutissement possible : désigner à la vindicte ambiante qui est légitime ou pas à vivre sur le territoire national, utiliser les « mots qui tuent » pour faire croire au danger et surjouer la posture protectrice, préparer les esprits à accepter des pratiques administratives et policières inhumaines que nous dénonçons avec force en tous lieux.


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