Fonctions sociales de l’école

jeudi 3 juin 2021
par  sudeducation29

Libératrice et ségrégative

« Les liens qui unissent les uns aux autres les citoyens d’un même pays ne tiennent ni à la parenté ni à des inclinations personnelles », ces mots sont d’Émile Durkheim qui est l’un des fondateurs de la sociologie en France et un des principaux penseurs de l‘éducation publique.

Pour lui, l’habitude de la vie commune dans la classe, l’attachement à cette classe et à l’école constituent une préparation logique à des sentiments élargis, à des liens qui unissent les uns aux autres les citoyens d’un pays et qui ne tiennent ni à la parenté ni à des affinités personnelles. L’école comme la société forment des collectifs où les clanismes et les entre-soi n’ont pas leur place.

La 3ème République de Jules Ferry a assigné à l’école la mission centrale de renforcer le vivre-ensemble puisque selon Durkheim « la société ne peut vivre que s’il existe entre ses membres une suffisante homogénéité ». Il convient de fixer dans chaque esprit les normes sans lesquelles aucune vie collective, aucune solidarité n’est possible.

L’école est là aussi pour être le vecteur de la mobilité sociale. Elle accompagne l’avènement d’une société méritocratique dans laquelle les places dans la hiérarchie sociale se distribuent en fonction des seuls mérites et capacités des individus et indépendamment de la naissance.

Le principe méritocratique est par nature une bienveillance dans une société d’individus. Il s’agit de contribuer à l’émancipation des participants à la société d’êtres humains, la bienveillance n’est pas une indulgence coupable ni un slogan politique mais avant tout une mission.

Il s’agit de donner à chacun les moyens de répondre au mieux aux ambitions qu’il projette, par sa conduite d’esprit et ses vertus intellectuelles, et un esprit critique éveillé (selon Jean Zay qui fut ministre de l’éducation du Front Populaire avant d’être assassiné par la milice en 1944).

C’est « l’école libératrice », pensée comme libératrice mais en réalité fortement ségrégative dans les règles du jeu qu’elle impose, derrière le discours sur l’uniformité de traitement des élèves.

L’unification du système

Vient après la guerre l’école des « trente glorieuses » qui instaure la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans, la mixité scolaire et le collège unique. L’école d’alors illustre le compromis social de l’Etat-Providence et ses dispositifs de sécurité sociale.

La société salariale de la Libération à la fin des années 70 repose sur la puissance du mouvement social et le rapport de force imposé au patronat qui n’a jamais rêvé que du retour à l’ordre ancien où les enfants du peuple et ceux des élites étaient « à leur place », mais surtout pas ensemble à l‘école.

Dans cette société, le salaire assure un statut social et des droits sociaux grâce à une redistribution des profits régulée par les travailleurs, qui a permis au peuple de sortir de la vulnérabilité malgré la subordination paternaliste.

Même en l’absence de patrimoine, la place occupée dans la division du travail garantissait un droit à la sécurité sociale.

Sur le plan scolaire, les gouvernements ont joué la carte de l’école de masse et de l‘égalité des chances, l’Etat a poussé dans le sens de la poursuite des études avec la certitude que la croissance économique exigeait une main-d’œuvre instruite et qualifiée.

L’avenir des jeunes du baby-boom d’après-guerre est passé par la généralisation de l’accès aux diplômes, et toutes les nouvelles chances qui se sont offertes à eux pendant la parenthèse du capitalisme de plein-emploi.

L’école a œuvré en faveur de la société de sécurité sociale, où certains partaient de positions très basses pour atteindre des positions plus confortables, du moins libérées de l’angoisse des lendemains. A défaut d’être encore le moteur du changement social, elle en a été un outil majeur.

L’ère des diktats économiques

L’école néo-libérale a émergé progressivement pendant l’effritement de la société salariale et de ses institutions protectrices.

L’économie était capitaliste, mais régulée par le droit et l‘impôt, elle valorisait le pouvoir d’achat, la vie sociale était organisée autour des services publics et des institutions culturelles et religieuses.

L’économie « libérale » du triomphe des intérêts capitalistes étend ses normes de rentabilité à toutes les activités humaines à partir des années 80, la société est devenue « néo-libérale » au sens où la logique du profit s’impose partout là où l’intérêt général et les réseaux de coopération régnaient auparavant.

C’est de la Banque Mondiale, du FMI ou de l’OCDE que viennent de plus en plus les prescriptions en matière d’éducation, dans des termes directement transposés du monde de l’entreprise : compétences, gouvernance, gestion, capital humain, confiance et partenariat… L’école devient un nouvel univers où la quête du moindre coût prend le pas sur l’objectif d’amélioration des apprentissages.

Désormais, l’école doit accompagner le démantèlement des services publics et la remise en cause des conquis sociaux. Un bruit de fond politique et médiatique hostile aux valeurs de l’école libératrice s‘est installé, on « dégraisse le mammouth », il devient à la mode de dénigrer la laïcité « à la française », les injonctions à « évoluer » et s’adapter aux impératifs de compétitivité et de flexibilité n’ont de cesse, on « gère » les classes, on « gère » les élèves, le projet de l’égalité des chances perd de son prestige face au nouveau credo de la réussite individuelle depuis les années 80.

Cette logique engage une énorme poussée de l’individualisation à l’école, l’élève est vu comme un « acteur de son parcours scolaire » ce qui veut dire « responsable » de « son » échec, sur fond de remise en question politique des qualifications certifiées scolairement et reconnues dans le cadre des conventions collectives.

L’enseignant devient un « acteur » interchangeable de l’institution, chargé de faire face tous les jours avec toujours moins de moyens aux effets désastreux de la disqualification sociale qui frappe les élèves en échec et leurs familles.

L’école des origines se devait d’étendre ses valeurs à la société entière, elle est aujourd’hui muselée et au service des intérêts des bourgeoisies aux dehors modernes.

Le projet de cohésion sociale ne pèse plus lourd quand on voit avec quelle indifférence le pouvoir suit l’actualité quotidienne des établissements scolaires, la souffrance énorme des « exclus de l’intérieur » et des professionnels de l’éducation que les ministères et l’ensemble des autorités de tutelle méprisent ouvertement.

Beaucoup de projets pédagogiques « innovants » sont détournés de leur sens et instrumentalisés par des catégories favorisées qui contournent les cartes scolaires. Les niches scolaires privées ou privatisées dans des entre-soi concertés sont des placements sur un « marché scolaire » qui prépare silencieusement une sécession des riches à l’américaine.

La « confiance » règne, le sécuritaire rampe

Logiquement les problèmes dus à la mise en insécurité des existences sont utilisés pour réhabiliter des formes de répression inimaginables auparavant. Intimidations et sanctions lourdes contre des élèves contestataires, pressions et intimidations bureaucratiques contre des enseignants investis et fidèles à leurs idéaux, délabrement matériel des locaux où aucune protection contre les pandémies n’est possible, absence totale de reconnaissance des mérites et des efforts à moins qu’ils ne soient calibrés pour attiser la concurrence inter-établissements. Les références aux incivilités ou à la délinquance servent d’alibi à ce renoncement politique. On évacue les problèmes, on culpabilise, on stigmatise, les ministres de l’éducation instrumentalisent les moindres polémiques pour entretenir une demande sociale de répression : gens du voyage, jupes trop courtes, terrorisme, voile islamique, le harcèlement, tout est bon pour présenter la relégation scolaire et sociale comme relevant de la seule responsabilité des élèves, des familles et des enseignants. Le discours sécuritaire est un voile qui évacue toute réflexion minimale sur les conséquences catastrophiques de l’abaissement moral et matériel de l’institution qui n’a d’autre projet que de réduire ses moyens par soumission politique aux contraintes financières du nouvel ordre capitaliste. Quand les décideurs soumettent les enseignants et les jeunes aux affres de la concurrence de tous contre tous, quand ils installent durablement des familles dans la ségrégation, le recours au fichage, aux liens renforcés entre institutions éducatives et répressives servent à recueillir un consentement dans l’opinion. La perversion du vocabulaire est aujourd’hui telle que le ministre de l’éducation se croit capable de vanter ce triste bilan en termes de « confiance » ou « bienveillance ». C’est à l’image de l’escroquerie « sécuritaire » comme paravent idéologique d’une société d’insécurité sociale généralisée !


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