Réformes tout azimut dans l’Education nationale : état des lieux de chantiers bien mal engagés

jeudi 7 novembre 2013

Les rythmes en primaire

Darcos avait changé la semaine de classe en primaire, passant de 9
demi-journées à 8, et réduisant le nombre de jours de classe, alors
que les horaires journaliers restaient aussi lourds. S’ajoutait à cela
la double peine pour les élèves en difficulté avec l’Aide
Personnalisée. Nous pouvions légitimement espérer que le nouveau
gouvernement, en prenant ce dossier prioritairement, le ferait
avancer positivement, en revenant à plus de jours de classe, mais
moins longs, et en profitant pour faire un geste vers les enseignants
en réduisant leur temps de travail, en compensation d’une réduction
des grandes vacances, en supprimant l’Aide Personnalisée.

Les élèves comme alibis

Nous connaissons aujourd’hui la nouvelle organisation, dont l’alibi
est le rythme des élèves. Ni le temps de présence à l’école de l’élève
ni celui de l’enseignant ne sont réduits. Les grandes vacances
n’ont pas été touchées. Pour faire accepter aux mairies le poids des
Temps Activités Péri-éducatives, l’Etat leur a donné plus de pouvoir
sur l’organisation locale, rompant l’équilibre des Conseils d’Ecole.
Le choix des horaires des écoles se fait désormais directement entre
l’administration (IEN, DASEN) et les municipalités, sans l’avis des
premiers concernés, les enseignants. Ainsi se mettent en place,
dans l’urgence, de façon plus ou moins chaotique, des activités pas
nécessairement gratuites, dont l’offre et la qualité sont très variables
d’une commune à l’autre, accentuant les inégalités territoriales
pour l’accès à la culture.

Les programmes du primaire

En 2008, l’unanimité s’est faite contre les programmes du primaire,
écrits sous la dictée d’idéologues réactionnaires, niant
toute pédagogie, installant des programmes centrés sur les
savoirs, les apprentissages mécaniques et excluant toute idée de
progrès et d’intelligence.

Aujourd’hui (on dirait presque " enfin ! ") Peillon lance la
rédaction de nouveaux programmes pour… 2015 ! Il installe un
Conseil Supérieur des Programmes et demande aux enseignants
de faire du tri sélectif dans les programmes de 2008, comme si
l’on pouvait isoler telle ou telle partie, quand c’est l’idéologie
globale du texte qui est à rejeter. Mais dans ce CSP, pas un seul
enseignant pour écrire les programmes de 2015. Personne qui
connaisse la réalité des classes.

Un alourdissement probable

Comment vont-ils travailler ? Face à des programmes trop
lourds (les programmes de 2008 ont été rédigés pour 26 heures
de classe, puis compactés par le même Darcos pour 24 heures
 !), des allègements sont nécessaires, voire vitaux !
Comment et dans quelle discipline, sur quelles notions, vont se
faire les choix ? Le nombre de matières enseignées en primaire
a augmenté : langue vivante, informatique, etc… alors que les
autres matières restaient identiques dans leurs contenus et que
dans le même temps on perdait deux heures d’enseignement
hebdomadaire.

D’autant que les membres du CSP, ignorant la réalité de la classe,
risquent de donner pour leurs programmes des volumes
horaires d’exactement 24 heures, à la seconde près, ignorant
que 24 heures à l’école ce n’est pas 24 heures d’enseignement
 ; il y a les récréations, les déplacements, l’appel, etc… qui réduisent
le temps d ’enseignement significativement, qui sont dans le service
des enseignants, et que l’on ne peut supprimer (d’ailleurs, une demijournée
de plus, c’est aussi une récréation de plus…).

Aussi risque-t-on de voir le CSP refuser d’alléger les
programmes des matières dites fondamentales, par
crainte du conservatisme d’une partie du spectre syndical,
des " élites " intello-médiatiques parisiennes ("
le niveau baisse ! ") et par conformité aux injonctions
européennes. Ils pourraient donc décider d’alléger la
polyvalence de l’enseignant primaire en " dégageant
" une partie des disciplines enseignées vers les TAP
(en gros, informatique, activités physiques et artistiques,
voire langue vivante) pour se consacrer quasi
uniquement au " lire, écrire, compter " chers aux
idéologues… des programmes Darcos ! On peut d’ores
et déjà le pressentir en regardant les contenus des
TAP proposés. On ne conserverait pour les enseignants
que les matières concernées par les évaluations
internationales, visiblement seul horizon d’un
ministre à court d’idées… ou soumis aux idées libérales ?

L’école des compétences

Car dans le même temps, Peillon installait en grande
pompe le Conseil National Éducation Économie,
composé de grands patrons, " chargé d’animer une
réflexion prospective sur l’articulation entre le système
éducatif et les besoins du monde économique ".
Une instance qui va donc mettre en conformité l’éducation
avec les attentes du MEDEF. Peillon reprend à son compte le
credo libéral : alignement de la carte de formation professionnelle
sur les besoins conjoncturels des " bassins d’emploi " via
la régionalisation, refus de modifier l’alternance des rythmes
entre vacances et périodes travaillées des différentes zones pour
ne pas chagriner le lobby des sports d’hiver, contact précoce des
élèves avec " l’esprit d’entreprise " et la notion de compétitivité…
Le tout s’inscrit dans le développement de l’école des compétences,
qui assigne au système éducatif l’objectif de former des
travailleurs/euses flexibles, adaptables, traçables, individualisés,
en concurrence les un-e-s avec les autres, sans organisation ni
protection collective.

C’est pourquoi nous pensons que les programmes de 2015
seront une réécriture de ceux de 2008, poussant la logique libérale
encore plus loin, et ouvrant la porte à une forme de bivalence
des enseignants du primaire, cassant leur spécificité... et leur statut ?

Vers une nouvelle organisation administrative ?

C’est un point de la Refondation qui est passé un peu inaperçu,
mais dont on va beaucoup entendre parler : le nouveau
cycle CM / 6ème, cheval de Troie d’une pensée qui chemine
sournoisement depuis des années chez les technocrates du
ministère et les penseurs libéraux de tout poil. Derrière cette
nouvelle organisation, il y a l’intention de profondément
changer l’organisation administrative de l’éducation nationale
et de remettre en cause le statut des enseignants. Comment ?
Pas en rendant les établissements primaires autonomes,
comme le précédent gouvernement l’envisageait avec les EPEP
(Etablissements Publics d’Enseignement Primaire), expérimentés
dans 4 départements.

Mais en supprimant l’échelon de la circonscription dans le premier
degré et en rattachant administrativement les écoles à
leur collège de secteur. Les directeurs d’école deviendraient
dans les faits des adjoints du principal. Quant aux IEN, dessaisis
d’équipe, de bureau, de secrétaire et de circonscription - ils
deviendraient bien des inspecteurs pédagogiques départementaux,
simples exécutants du DASEN. Il reste le verrou de la
collectivité de rattachement à faire sauter (mairie pour les écoles,
département pour les collèges), mais justement, le gouvernement
a dans ses cartons une loi de décentralisation…

Alignement des statuts et des temps de service

Or il est assez difficilement imaginable que dans le même cycle
on garde des enseignants de statut et de temps de service différents.
Pour le primaire, on tendrait vers un assèchement de
la polyvalence (seulement 5 matières - sur 13 enseignés - au
concours du CRPE), tandis que dans le secondaire réapparait
la bivalence. Avec à terme la fusion des statuts … et des temps
de service ! Mais quel temps ? 18 heures ? 27 heures ? Cette
fusion des statuts est facile à réaliser au niveau de la formation
initiale dans les nouveaux ESPE : une seule formation commune
pour tous les enseignants. On ne peut non plus négliger la
tentation larvée de détacher la maternelle du tronc Education
Nationale pour la greffer sur un pôle “Petite Enfance” municipalisé.

Vers un dispositif managérial

Cette organisation verticale collège-école permet d’établir une
continuité managériale sur le fichage, l’évaluation des élèves,
et sans doute aussi sur les orientations pédagogiques, avec
même - cauchemar suprême - la possibilité de recrutement
pour le chef d’établissement. Cela mettrait également un
terme aux résistances des directeurs désobéisseurs, les principaux
et leurs secrétariats se voyant confiés tout le travail administratif.
Et bien évidemment, cela ne peut se concevoir sans le volet "
économies budgétaires " : avec des enseignants formés pour
enseigner de la maternelle à la 3ème, moins de remplaçants,
de RASED, de CoPsy, etc…
Le MEDEF en rêve, Peillon y travaille, en créant les ESPE.

Réforme du collège

Alors que Peillon réaffirme haut et fort que le collège unique sera préservé, dans les faits
c’est l’inverse qu’il prépare. Dans son projet, le temps de l’élève sera scindé en trois : un
tronc commun identique pour tous, des enseignements complémentaires différenciés et
des activités de renforcements (soutien etc…). C’est donc bien de parcours différenciés qu’il
s’agit. Le choix des enseignements complémentaires permettra le renforcement des inégalités
dans l’éducation et organisera un tri précoce des élèves, contrairement à ce qu’affirme
le ministre. Les mots disent bien ce qu’ils veulent dire : un tronc commun, cela veut dire
des branches distinctes. Donc pas de collège unique ! Nous sommes très loin de nos revendications pour une scolarité obligatoire commune jusqu’à 18 ans, polyvalente et polyculturelle, pour tous.

Le socle commun et le Livret personnel de Compétence seront maintenus, même si leur
forme et une partie de leur contenu sont appelés à varier. Le principe de l’individualisation
des parcours et de l’évaluation à tout prix est maintenu, à la grande joie du patronat et des
instances libérales internationales.

Comme au primaire et au lycée, l’aide pédagogique aux élèves en difficulté sera externalisée
de la classe, malgré le bilan négatif des dispositifs déjà en place. Peillon s’obstine à poursuivre la politique néfaste de ses prédécesseurs.

En ligne de mire, avec la tripartition du temps des élèves, la refonte du statut des personnels
enseignants a été annoncée par Peillon pour la fin 2013, avec à l’esprit une constante depuis
Allègre et Royal : augmenter le temps de présence des personnels dans les établissements.

ESPE, vers un nouveau métier

Les Ecoles Supérieures du Professorat et de l’Education sont, selon Peillon, " la
pièce maitresse de la Refondation ". Autant dire l’artillerie lourde. La formation
initiale est construite autour d’un référentiel de compétences professionnelles,
applicables dès la rentrée à tous les personnels. Il redéfinit tous les
métiers, d’enseignant, de CPE, de documentaliste. Leur mission ? Conduire tous
les élèves " à l’insertion professionnelle ", " objectif de l’instruction et de l’éducation
". (JO 18/07/2013). C’est très clair : les enseignants sont chargés de produire
et de livrer aux entreprises une main d’oeuvre docile et à moindre coût.

La formation soumise aux injonctions libérales

Intégrées aux universités de plus en plus autonomes, et ainsi appelées à rechercher
des financements privés auprès des entreprises, les ESPE sont donc chargées
de former les nouveaux enseignants selon ces injonctions libérales, directement
inspirées par la politique européenne. Tous les personnels en formation suivront
une partie commune (14 compétences) et une partie spécifique (5 compétences).
Du fait de l’autonomie des universités, la formation varie selon les
territoires : même squelette idéologique pour tous (le référentiel), mais contenus
et volumes horaires différents suivant les ESPE. Peut-on encore parler d’éducation
nationale ?

La casse du statut d’enseignant

Si le concours est maintenu, comme "jalon " de la formation, il va se trouver en
concurrence avec la formation : les reçus au master mais collés au concours vont
constituer un vivier de précaires directement embauchables par les chefs d’établissement.
Avec un risque majeur pour le statut d’enseignant, que Peillon (30
avril 2013) veut " faire évoluer ", proposant de changer le corps enseignant pour
un " cadre d’emploi des enseignants " (Le cadre d’emploi est propre à la fonction
publique territoriale). Ainsi un professeur certifié de lettres, dans un cadre
d’emploi, se verra proposer tout enseignement en rapport avec ses compétences
et son parcours de formation (et non plus son concours).

La redéfinition du métier, du concours, de la formation en termes de compétences participe à la casse du statut national. La redéfinition des programmes, primaires et secondaires, par les compétences et leur fichage, conduit à remplacer le diplôme national par un livret de compétences individuelles, mettant les travailleurs en concurrence, détruisant tout
cadre de protection collective, les isolant face à l’employeur.

Tout cela s’inscrit dans la logique des précédentes " réformes " LMD, LRU,
Fioraso, Fillon… qui réduisent l’enseignement à la fabrication de " ressources
" humaines. C’est la logique du profit, pas celle de l’éducation.

Le supérieur asphyxié

Alors que dans l’indifférence générale des medias français, les
étudiants depuis deux ans manifestent partout dans le monde
contre les réformes libérales qui touchent les universités, en
France aussi elles sont frappées par les soi-disant réformes. Au
Chili, au Québec, en Espagne, en Bulgarie, en Turquie, en
Colombie, au Costa Rica, en Italie, partout le processus est le
même : aligner les universités sur le "modèle" nord américain. Et
toujours la même idéologie libérale de privatisation (en France
on dit "autonomie"), de recherche dévoyée au service d’intérêts
particuliers et lucratifs, pilotée par les entreprises - alors que la
recherche devrait être au service de tous -, de frais de scolarité en
perpétuelle hausse, empêchant les classes populaires d’accéder
aux études supérieures. Cette politique est associée à un démarchage
agressif des banques qui ne se contentant pas de ruiner les
familles, les agriculteurs, les petits propriétaires ou les états,
enchainent les étudiants à des prêts pharaoniques qu’ils ne pourront
évidemment pas rembourser quand la crise fait monter le
chômage des jeunes et que la politique libérale retarde les départs
en retraites des actifs. Les universités sont mises en concurrence
entre elles, au nom de la course aux classements internationaux,
qui induit de plier l’université française à des critères anglosaxons
(LMD, publications en anglais,…) contraires à son histoire
et son esprit universaliste.

La continuité sans changement

En France, la loi Pécresse dite LRU (loi relative aux Libertés et
Responsabilités des Universités) de 2007 a délégué aux universités
la gestion de leurs activités et de leur masse salariale. Cela a
installé une logique libérale dans les universités, avec une recherche
de financements extérieurs et l’augmentation des frais d’inscription
et de scolarité, la création de diplômes directement liés à
l’entreprise et à ses besoins, donc influant directement
sur les contenus, formatés par l’idéologie libérale, le
"sacrifice" de formations "non rentables" et de la recherche
pure.

Mais là aussi le changement annoncé au printemps
2012 n’a pas eu lieu, bien au contraire. La loi Fioraso
entérine la poursuite de la mainmise du fric sur l’université
 : déficits, frais d’inscriptions illégaux, sélection, appel
à fonds privés. Car les enveloppes globales attribuées
sont insuffisantes, et l’Université manque d’argent, et
certaines sont asphyxiées, en déficit depuis deux ans. La
masse salariale représente 80% de leur budget, c’est là
qu’on rogne ; des cours sont fermés, les amphis et des
TD sont surchargés, des universités délocalisées (comme
celle de Béziers qui dépend de Montpellier) menacent
de fermer.

Toujours plus d’inégalités

Au final, les classes aisées continuent d’envoyer leurs enfants
dans les bonnes filières des bonnes universités, leur ouvrant un
avenir professionnel serein, tandis que les classes moyennes ont
de plus en plus de mal à financer les études de leurs enfants
(hausse des droits, crise du logement et loyers astronomiques,…).
Les classes populaires se voient fermer les portes des
études supérieures, avec un système de bourses opaque qui ne
suffit plus à les financer. Un étudiant sur deux travaille, ce qui
obère ou ralentit ses chances de succès.

Comme les étudiants chiliens en lutte depuis deux ans, nous
réclamons des études supérieures de qualité et gratuites pour
toutes et tous, des logements étudiants en quantité suffisante, un
financement des études qui ne soit pas un racket bancaire, une
recherche indépendante de l’industrie et de la finance.


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